Textes Oeuvres de Victor

ChiotteLes matériaux de Victor Caniato relèvent de l’art pauvre des italiens contemporains : du plâtre, des tiges de fer, du polystyrène, du bois de récupération. Il en fait un rocher surmonté d’une maisonnette, un système stellaire dans un rouleau de grillage, un linge abandonné sur un escalier. On peut parler de figuration, même si les objets représentés ne sont pas une fin en soi. Et trouver belles ces pièces rehaussées d’or et de bleu, même si la beauté, celle qui passe par le métier, n’est pas le propos de l’artiste.
L’art de Caniato, en fait, est un art de la présence. Il cherche l’aura plutôt que la forme. La petite lumière d’un foyer, dans une grotte évoquant les crèches de l’enfance, est empreinte d’un mystère qui est celui du sacré. Et on ressent une émotion poignante devant son calvaire constitué d’un drap mortuaire sur un rudimentaire Prie-Dieu, d’un siège de WC sous une potence et d’une Crucifixion où le corps torturé se réduit à la crispation des mains, à la cassure de la nuque. Dieu est absent de cette installation non religieuse mais qui est prière sur l’absence même.

Bernadette Bost, Le Monde Rhône Alpes, avril 1995.

 

Prie dieuVictor Caniato nous avait habitués à représenter dans son œuvre l’humain, à travers des corps, des visages. Et voilà que la représentation humaine disparaît des dernières œuvres de Caniato. Peut-être est-ce parcequ’en gommant le corps, Caniato ne conserve que ce qu’il y a d’essentiel dans l’humain. Un certain esprit. Car l’homme est partout dans ses nouvelles pièces. Mais différemment.
Poétique, lunaire, Victor Caniato raconte comment une visite à la prison Saint-Joseph et la lecture de la mythologie grecque l’ont récemment bouleversé.
Il explique avec douceur qu’il voudrait faire un art humanitaire. Quelque chose avec du sentiment, de la réflexion,de l’humour aussi, parfois un rien de dérision, et qui n’utiliserait que des matériaux bon marché, rapides à travailler. La démarche semble relever d’une sorte d’ascèse, de vœux de pauvreté. D’où ce Christ en plâtre et polystyrène sur sa grossière croix de bois, symbole de la souffrance humaine et du martyre que tant connaissent de par le monde, avant que d’être symboles religieux. Plus un prie-dieu de bric et de broc, une cuvette de WC, en bois et polystyrène également, avec une chasse d’eau en forme de potence…… Figures de deux postulations de l’homme pris entre le spirituel et le sordide ?  Dans d’autres œuvres, des petites maisons accrochées au sommet de montagne ou serties dans des cartons d’emballage, disent, avec la simplicité d’une image enfantine, l’encrage, l’intime, l’échange, la chaleur. Caniato voudrait donner des repères. Mais quelle est donc la direction qu’indique l’étoile, cette figure si coutumière de son vocabulaire plastique.

Nelly Gabriel,
Lyon Figaro avril 1995

 

L’ART CE N’EST PAS BEAU, C’EST AUTRE CHOSE (extraits)

La brouetteA travers la grande verrière qui éclaire l’atelier de Victor Caniato, j’aperçois des personnages, ou plutôt des têtes sculptées qui lui ressemblent. Ces visages sont reliés au sol par une tige filiforme qui lance ces têtes vers le ciel.
Je vois des choses étranges ; des maisons posées sur un gros rocher comme une île magique,un socle sculpté. L’une d’entre elles est incrustée, taillée au cœur d’un carton d’emballage brut, esquinté, « made in Taiwan », mais surtout encastrée sous une voûte bleue ciel parsemée d’étoiles d’or.J’ai l’impression qu »elles sont à la fois des projets d’architecte, des rêves, des fragments de paysages réels…
…Dans cet atelier constitué par l’univers du sculpteur, Victor Caniato évolue, travaille, observe le paysage humain, réfléchit, pense, sculpte.Il élabore en silence les questions et les réponses fondamentales qui le préoccupent.
Face à ses œuvres j’interroge Victor, il me répond, et ce qui me rassure c’est qu’il puisse dire parfois tel un sage : je ne sais pas…..
…On attend souvent de l’artiste qu’il flatte notre goût, nous distraie, nous fasse rêver, nous emporte ailleurs pour oublier notre quotidien, mais aujourd’hui Caniato s’y refuse, non pas qu’il en soit incapable (ses précédentes œuvres nous ont fait rêver), cette fois il fait autrement. C’est un artiste exigent, il sculpte sa pensée et son œuvre est comme un livre de poésie, à chaque page son effort, sa tempsdresse, sa joie, sa violence, son attention.
Tout ce que je vois dans cet atelier est porteur de pulsions de vie.Caniato tel un jardinier cultive et se cultive. Il fait grandir des arbres d’espérances même lorsqu’il utilise du bois mort.
J’aime venir dans son jardin où l’éden et l’enfer flirtent parfois.J’y viens pour le plaisir de ressentir, voir, penser, toucher, goûter comme à une chose rare les parfums de ses sculptures ; fruits de cet étrange jardinier tellement humain.

Christian Tobas  1995

 

CANIATO OU LA SCULPTURE  COMME  UN CHEMIN EXPIATOIRE

ChristCaniato revient de loin !  Du temps dont il se souvient- ou Chancrin,  donnait le meilleur de lui-même aux jeunes des Beaux-Arts. Il lui a fallu sortir tout comme Patrice Giorda de cet enseignement d’exception, pour arriver aujourd’hui par des chemins arides, à être lui-même. Mûr de sa propre expérimentation. Ce processus se retrouve chez beaucoup, mais rarement la distance entre les premiers pas et le dernier état de l’œuvre ne se compte avec pareil écart, sans avoir perdu de son authenticité, tout en confortant la force expressive.
C’est depuis les années figuratives, lorsque Victor Caniato montrait des portraits émouvants travaillés pleine matière, il y a eu le « choc » de la rencontre avec les détenus de Saint Joseph. Tout alors a brusquement basculé et Caniato, loin de vouloir jouer les bons samaritains, s’est senti impliqué lui-même au sort réservé aux humains, à ceux qui souffrent d’être enfermés, privés plus que du soleil, du simple droit à l’intimité.
Caniato, s’est alors senti humilié à son tour, au point de vouloir, plus que partager, épouser le sort des prisonniers et hurler l’horreur du monde des hommes lorsqu’il ressemble à ce point à l’inhumain ? Sans doute, puisque l’œuvre désormais s’exprime dans un langage épuré et violent qui ne montre que l’objet nécessaire à l’urgence. Ainsi, ce Calvaire sous forme de triptyque, provoquant – ô combien nécessaire- met à nu le quotidien du désespéré, lorsque celui-ci n’a plus pour unique horizon que la potence de la chasse d’eau et le prie-Dieu, sur lequel repose le linceul du crucifié, le drap des repentirs.

Bernard Gouttenoire Le Progrès  avril 1995

 

PROPOS SUR MON TRAVAIL.

Je réalise des sculptures avec toutes sortes de matériaux, ciment, plâtre, terre glaise, acier rouillé. En effet j’aime tout particulièrement les matériaux pauvres, peu coûteux, qui se laissent facilement modeler, qui permettent le repentir, le retour en arrière. Pas de marbre, pas de joli bois, mais du béton, de la vieille planche.
Je cherche à dire ainsi le maximum de choses avec le minimum de moyens, en privilégiant le sujet, en rejetant le bel objet.
Ce rapport avec les matériaux vient de mon éducation, de mes origines ouvrières. Du temps où, sur une petite enclume improvisée, je redressais à l’aide d’un petit marteau les clous tordus que me donnait mon père.
Crash Test
Aujourd’hui, l’air que je respire, le pain que je mange, mais surtout les êtres qui peuplent mon existence constituent le terreau à partir duquel naissent des bouquets étoilés, des oiseaux et des petites maisons. Ceux-ci composent une grande part de mon vocabulaire plastique. Ces représentations sont issues des images primitives, des contes, qui constituent notre culture commune.  Elles me permettent de produire les chocs plastiques que je recherche. C’est-à-dire la rencontre entre une matière explosive et son détonateur. Une sorte de bombe mentale.
Dans Castrol Bird par exemple, un baril de pétrole de notre société marchande se confronte à la fragilité de l’oiseau, symbole de l’âme des poètes. Avec Crash test je mets en évidence l’extrême beauté d’une tôle froissée que seule une violente collision peut engendrer. La tôle accidentée devient un superbe drapé qui se transforme en paysage dès que l’on aperçoit la petite maison posée délicatement sur un de ces replis rouillés. L’oiseau ou la maison, poétisent le propos, adoucissent le sujet. Je dénonce sans juger.

Victor Caniato 2009