Ecrits sur le jardin

ecrit sur le jardin
Victor Caniato est sculpteur. C’est un grand gaillard qui ne rechigne pas à se colleter avec la matière et les matériaux les plus divers. À ses côtés, je me sens tout petit, maladroit.
À la station de métro Vénissieux-Parilly, entre deux trains, il m’est arrivé de rêver sous son gigantesque bouquet d’étoiles planté dans la nuit américaine. Près de la Bâtie d’Urfé, dans la Loire, j’ai pu lire une version épurée et concrète de l’astrée. Ce sont là deux œuvres de Victor, monumentales, d’où jaillit en tous sens une force tellurique incontrôlable. Il semble qu’un éternel printemps active cette poussée créatrice circonscrite désormais (et ce n’est pas réducteur) aux dimensions de ce jardin naissant qui s’ouvre au monde. Avec la foi du charbonnier et la ténacité du visionnaire, Victor s’est emparé d’un projet qui le tient corps et âme et qui n’a rien à voir avec l’organisation décorative d’un espace quelconque. Ici le temps ne se compte plus en saisons. Il faut entrer dans le vacillant Temple des Amants, se mirer dans le disque liquide de la Fontaine de Vérité, frôler la Balançoire Etoilée dont le plumetis acéré débride le moindre nuage. Ainsi le vent, la terre, l’eau, le ciel donnent-ils la main à cet ouvrier de vie qui sait aussi leur faire cadeau de son ardeur.
Jardin de pierre et d’acier, jardin de sable et de ciment, jardin d’arbres et de plantes, jardin de source et de sons bruissants comme un ample écho à nos poèmes frais éclos, à nos pépiements de poussins au ras de l’herbe tendre, à nos mots bredouillés. Je vous souhaite d’en pousser un jour la porte.

Jean-Louis Jacquier Roux
Revue DECHARGE n°129 mars 2006



 

A Jocelyne et  à Victor  8 janvier 2006

Quelques unes de par le monde
Quelques uns perdus dans l’infini
Au cœur de la tourmente trouveront dans ce jardin
Leur maison

Avec l’herbe première le cercle du zodiaque
Le cerisier en fleurs les oiseaux de passage
Un lézard exposé aux puissances du songe
La carpe fluide au héron déployé
ecrit sur le jardinTous les insectes dispersés qui tremblent de parfums

Mais devant la porte ouverte à la sphère immense de la nuit
Feux de Bengale les feux follets s’enflamment
Sous la volupté lunaire

Pour qu’apparaissent à la pointe si lointaine du jour
>En simples signes le long de nos chemins revêches
Les traces météores d’un homme vertical
Hanté par son unique amour
Venue de nulle part

André BOUVIER

 




 

PROMENADE

Promenade
Ce qu’Anna aimait par-dessus tout, c’était de descendre au jardin, au bout de la nuit, pour y attendre le jour. Elle avait emporté son livre d’images et, assise bien droite dans l’herbe, elle le tenait ouvert sur ses genoux, suivant de l’index le chemin du soleil dans le ventre sombre de Nout.
Le long corps nocturne de la déesse s’étirait, enserrant la terre de ses ombres. Il y avait, là-haut, comme une bosse. Cela semblait attendre encore, bercé par les ténèbres. La petite fille s’inquiétait toujours un peu de l’avenir du jour, lorsque la nuit mourait. Elle couvait des yeux le renflement de la terre, et les coulures blanches du ciel ; cette rivière.
Alors, comme dans un soubresaut, le soleil giclait, entier, gorgé d’or, porté à bout de bras. Encore une fois, dans le petit matin, le tout petit matin si bleu déjà, au-dessus d’une terre si verte déjà, naissait la lumière. Isis tendait ses bras maigres et noirs, portant l’astre doré. Le jardin s’éclairait. Et le cœur d’Anna palpitait.
Au milieu de son jardin, son vieux cerisier faisait renaître le monde. Soulevait le ciel.
Anna savait alors que pour quelques heures encore, elle aurait moins peur de marcher. Oubliant sous ses pieds tous les morts qui peuplaient la terre. Et l’empêchaient d’avancer. Et autour d’elle, ça s’éclairait et ça chantait. Les oiseaux et le vent. Les grandes fleurs bleues qui léchaient de leurs langues languides, les pierres tranquilles menant au temple. L’eau, dans le bassin, soudain épaisse, fertile, et qui dansait sous les carpes rouges. Les bêtes, ouvrant grand leurs yeux et les entrailles de la terre, juste tièdes, où se faisait un joli charivari. Parce que les racines en bouquets, la sève ondulante, les germes…
Anna était le réceptacle, le jardin sa voix. Elle s’était réveillée.

Marie-Hélène Benoît Zambernardi

 


 

RenouerRenouer
avec la terre perdue

En bordure du pré
se dressent les peupliers
gardiens d’un jardin
qui s’invente avec le temps
Leurs feuilles d’or
frémissent dans le ciel d’hiver

Orienté d’est en ouest
un chemin conduit
à la maison des secrets

Dans l’atelier
des oiseaux de plâtre
attendent des jours meilleurs
pour prendre leur envol

Des murs, à peine des murs
Une courbe, une butte, quelques marches
pour enclore le désir
lui offrir un havre où il pourra grandir

Plus tard, sur les bords de la vasque
des mots gravés rappelleront
comment l’exilé s’est ancré en ce lieu

Geneviève Metge



 

VICTOR, JOCELYNE ET LES CERISIERS

Victor et Jocelyne, soixante ans, alertes et curieux, ont fait de leur jardin un parcours de sculptures contemporaines. Deux cerisiers, sont à l’épicentre de ce jardin poétique : l’un est mort et momifié, l’autre est vivant et vigoureux.

Jocelyne : ces deux cerisiers sont la mémoire du lieu. Ici c’est ma terre d’enfance, mes parents ont acheté en 52, c’était un verger. Il reste un cerisier vivant. Petite, je grimpais dessus. Et le dernier qui est mort a une forme très particulière, noueuse, tortueuse ; Victor l’a momifié.
Victor : c’était un fantasme pour le sculpteur que je suis ; il y a une rivalité entre ce que produit la nature et les créations des artistes.  Je suis parfois jaloux de ce que la nature est capable d’inventer, c’est mystérieux ! Trouver les mêmes formes, les mêmes qualités plastiques, la même possession de l’espace, cela m’attire. Pour le cerisier, j’éprouvais de la fascination devant la beauté de cet arbre mourant. J’avais aussi une part de culpabilité de devoir le couper, l’éliminer. J’ai choisi de le momifier avec de la résine. Le fantasme, c’est de le pétrifier, lui donner de l’éternité. Ainsi il reste présent.
J : et à côté, il y a le vivant qu’on fête ! Sous ce beau cerisier, on organise une manifestation, sous les cerisiers en fleurs : on invite auteurs et écrivains à venir lire leurs textes au printemps. C’est la célébration de la vie, du renouveau.
V : ce cerisier, il est en représentation, son espace propre a presque une identité scénique.
J : Sa ramure forme une voûte arrondie, et on a gardé un espace préservé autour de lui : quand on est dessous on se sent protégé. Plus généralement, j’ai beau être biologiste de formation, j’ai mis longtemps à  voir, en l’arbre, un être vivant : son enracinement aussi important que sa ramure, ce lien si fort entre la terre et le ciel.
V : ce cerisier, moi je le vois comme un être, une présence presque humaine, à laquelle on peut parler…
J : moi aussi je lui parle ! Je lui dis : tu es beau, continue !
V : c’est un personnage, une sorte de demi-dieu. Mais avec toutes les incertitudes du vivant ! La fragilité, l’aspect périssable des arbres m’intéresse aussi beaucoup.
J : Et pour notre prochaine lecture, c’est lui qui nous indiquera la date,  en fonction du moment de la floraison. Un peu plus tard, les visiteurs qui viennent découvrir les sculptures auront les cerises à portée de main. Il est le pivot de tout ça.

Denis Bernadet 2011



 

Si la terre est ronde
et nos jardins carrés
c’est que nous rêvons d’enclos,
de la quadrature du cercle
malgré les fleurs et les fontaines

Le jardin est un monde clos
est un monde, est un mot.
Il y a des jardins de style
bonsaïs et cerisiers japonais
jardins classiques ou chaponost

Il y a des serres et jardins d’hiver
si la terredes jardilands, chéri
et plus loin encore
des jardins danois aux peupliers
et aussi le jardin des morts

Il existe des jardins abandonnés
à la grammaire obscure
le jardin et la jardin
où l’on se donne rendez-vous
en souvenir du jardin du jardin

Il y a les jardins suspendus
de virgules, de majuscules et d’étoiles
le jardin qui empiète sur le cadre
faisant courir une licorne
sur le fond de la clôture

Merete Stistrup



 

Nous sommes entrés dans le jardin en septembre, ma compagne et moi. Soleil, ciel bleu, j’avais mis mes verres teintés. Nous avons déambulé entre les arbres, les sculptures.

Sous le cerisier
une feuille tombe dans un verre vide
L’automne, chérie ?

« Ne te découvre pas, amour », ai-je dit. L’herbe était verte. C’est bon de savoir que quelqu’un vous aime, sans même le connaître, par le fait de se trouver dans un lieu de beauté.

Pendant que le jardinier parlait
le marronnier silencieux laissait tomber
une feuille, deux, trois

On est resté là jusqu’après Noël, une quinzaine au bas du jardin, une autre en haut, dans la ramure d’un marronnier, du cognassier.

Cage rouillée, moellons
tôles d’ombres percées
coccinelles endormies

Le vendredi 30 décembre, j’ai déposé cette note sur un bout de papier. Il avait neigé la nuit précédente. C’était délicieux de respirer la blancheur, partout. « Ce ne sera pas la même avec les fleurs de cerisier, a dit ma chérie, plus papillonnante, plus aérienne, explosive. »
C’était loin encore, trois mois d’ici le 8 avril.

Les sculptures
entrent dans l’hiver
sans imaginer les fleurs

Mais l’inquiétude m’a effleuré : inviter des amies, des amis, fêter les fleurs, le vin, la poésie, est-ce une bonne idée ? Le ciel sera-t-il bleu, sera-t-il gris ? Faudra-t-il sortir les parapluies noirs sous les branches chargées de pétales ? « Lisant des poèmes au printemps, buvant du vin, nous allons nous enivrer, chérie... » Elle était partie se coucher, ma compagne, la nuit venue. J’arrêtai d’écrire, je n’avais plus de papier.

Jean Antonini 2006



 

Haiku
sur le temple
la licorne
indique le levant

Rahmatou Sangotte

des oiseaux d’or
ombrent le mur gris
pas un bruit

Brigitte Briatte

Enclos du jardin
l’ombre de la licorne dans l’herbe
violet des asters

Jean Antonini

jardin d’artiste
parsemé de sentiments
au champ d’étoiles

Patrick Simon